Des inégalités peuvent-elles être justes ?
Une réflexion de Gilles Vervisch, professeur agrégé de philosophie, auteur
Un sujet du bac, que j’avais proposé à mes élèves de terminale : « Des inégalités peuvent-elles être justes ? »
La plupart devinaient à peu près le problème : les inégalités semblent par définition injustes, mais il y a des cas où elles sont justifiées. Par exemple, il serait injuste de donner la même note à tous les élèves après un devoir, comme dans L’école des fans, où tout le monde a 10/10. Ceux qui ont travaillé plus, ou plus sérieusement, et même, ceux qui ont plus d’aptitudes, de « talent » ; il serait injuste que leur copie obtienne la même note que ceux qui ont produit un travail moins réussi, que ce soit par manque de travail, ou de qualité. Pour le dire autrement, on accepte les inégalités qui reposent sur le « mérite » : tout ne se vaut pas – sinon, inutile de faire des « évaluations ». Dans le recrutement, c’est un peu la même chose : il faut bien évaluer, sélectionner. D’ailleurs, on n’embauche pas forcément ceux qui sont les plus « méritant » par leur travail ou leurs efforts, mais ceux qui ont le plus d’aptitudes ou de talents – d’où qu’ils viennent.
Et quand il s’agit d’évoquer les « inégalités injustes », la plupart des élèves donne l’exemple des inégalités de salaire entre hommes et femmes, à fonction et à compétence égale. À efficacité et réussite égales. Pourtant, certains élèves ont les préjugés durs : « Pourquoi les femmes sont-elles absentes de l’Histoire ? » Je leur demande. « Et pourquoi sont-elles absentes de l’histoire des sciences ? Et de l’histoire de la philosophie ? » qui n’a rien à envier aux autres sphères d’activités. Deux ou trois noms émergent, tout juste : Simone Weil, Simone de Beauvoir et Hannah Arendt. Point. Trois femmes. Sur deux-mille cinq-cents ans d’histoire de la philosophie. « Et la dernière femme présidente de la république, c’était quand ? » demandé-je encore. Un élève me répond : « mais si les femmes ne font pas de politique, c’est qu’elles ne sont pas bonnes. Après tout, on est en démocratie. Les gens ont le choix. Ils pourraient élire des femmes, s’ils le voulaient », etc.
Il y a des choses encore difficiles à entendre. Il serait peut-être temps de lire ou de relire Simone de Beauvoir, justement, qui écrit Le Deuxième Sexe, en 1949, dont le tome II commence par la fameuse formule : « on ne naît pas femme : on le devient. » Une application de la philosophie existentialiste à la condition de la femme, consistant à dire à peu près : rien ne (pré)détermine la femme à tenir le rôle que la société lui attribue, lequel consiste essentiellement à être le vassal de « l’homme-suzerain », un garçon manqué, un produit dérivé de l’homme (ou un spin-off de l’homme, pour parler en termes de séries télé). Pourquoi les femmes sont-elles moins payées ? Sans doute leur attribue-t-on des caractéristiques, voire des défauts proprement féminins qui les rendraient, au pire, peu fiables dans le travail, au mieux, dotées de certains traits de caractères propres à certains métiers.
Au pire, on considère (et « on », c’est l’homme) « le corps de la femme comme alourdi par tout ce qui le spécifie : un obstacle, une prison. » Les organes femelles affecteraient les femmes, et leur comportement, tandis qu’il n’y a aucun inconvénient à être un mâle. Plus généralement, parce que la femme a un ventre et porte l’enfant, elle devrait surtout se consacrer aux tâches de mère au foyer. Et son congé maternité la rend absente du travail. Et on lui reproche, soit de tarder à reprendre le travail après son accouchement, soit, au contraire, de le reprendre trop vite, et d’être une mauvaise mère.
Au mieux, on attribue aux femmes certaines qualités psychologiques, encore liées à leur « nature ». Des qualités de sensibilité, d’empathie, qui rendraient la femme particulièrement compétente dans les activités du soin (ou du care, pour reprendre la forme anglaise de cette sphère d’activité à la mode). À la femme les métiers dédiés aux autres : aide-soignante, infirmière, assistance sociale, etc. Tandis que l’homme, plus rationnel, et moins sensible, moins « perturbé » par ses hormones, se verrait, comme par hasard, prendre tous les postes à responsabilité.
Bien longtemps après Simone de Beauvoir (alors même que le Deuxième Sexe n’est toujours pas entré dans les mœurs), la politologue – et philosophe – américaine Joan Tronto (née en 1952), développe « l’éthique du care » (à partir de 1993), et montre, là encore que l’on inverse les causes et les conséquences. Ce n’est pas parce que les femmes seraient dotées d’une sensibilité ou d’une empathie naturelle que certains métiers – subalternes, comme par hasard – leur vont bien ; c’est parce qu’on leur réserve (« on », c’est-à-dire les hommes et la société) des postes subalternes dédiés aux autres, qu’elles finissent par développer une expertise dans ces domaines.
Mais rien n’empêcherait les hommes de développer cette empathie, s’ils se consacraient eux aussi à ce genre de métier – comme le montre la très bonne série canadienne Empathie. A l’inverse, rien n’empêcherait les femmes d’occuper des postes à responsabilités, et tous les métiers qu’on croit réservés aux hommes, parce qu’ils demanderaient constance, persévérance et rationalité. « La fonction fait l’homme », dit-on. Elle fait aussi la femme. Il n’y a pas de raison.
Ainsi, quand on parle de recruter sans discriminer, on se réfère aussi à tous ces préjugés qui nous font croire que certaines inégalités seraient justes, parce qu’elles seraient naturelles ; elles reposeraient sur des différences naturelles qui, en vérité, n’existent pas.
La justice, c’est donner à chacun ce qui lui est dû. L’inégalité, ce n’est pas seulement une différence : c’est une hiérarchie. C’est le fait que les uns aient plus que les autres, en termes de moyens matériels – richesses – mais aussi, spirituels – accès à la culture, à l’éducation. L’inégalité établit donc un rapport de domination des uns sur les autres.
Quel est donc le critère permettant de distinguer les inégalités justes et injustes ?
Vous avez quatre heures.
